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Sauvez votre peau, devenez narcissique

“Osons le je”

Le “je” n ‘est pas vanité. Il n ’est pas non plus, contrairement à ce que l’on croit hâtivement, affaire de bavards, les moulins à paroles à qui l’on n’ose pas demander comment ça va. [..] Ceux-là, même quand ils parlent d’eux-mêmes, parlent en réalité pour ne pas se rencontrer. Ils se fuient et parlent pour ne pas parler d’eux.

Le psychosociologue américain James Pennebaker a consacré l’essentiel de sa carrière à traquer le “je” et le “nous”. Il a épluché des dizaines de milliers de discours, de tous ordres: privés et publics, politiques et scientifiques, les discours de mères au foyer  et ceux de golden-boys. Son constat est sans appel : “Nous pensons que les personnes autocentrées, auto-importantes, se réfèrent à elles avec des pronoms à la première personne : c’est faux. ” Elles systématisent le “nous” de la dissimulation – il est beaucoup plus difficile de mentir en employant le “je”.

Le vrai “je” est déconcertant. C’est un “je” qui m ’habite et qui habite l’autre. Il me force à être vrai, à me mettre à nu. Il touche, au-delà de la singularité, au-delà de l’authenticité, l’humanité en soi et en ceux qui écoutent. Il nous concerne tous, ce ‘je ”, et c’est en cela qu’il nous captive. C’est un “je” qui ne parle pas forcément d’émotions, mais qui nous emmène à travers des territoires inconnus. C’est en “je” qu’un agriculteur m’a passionné pour la culture des pommes de terre, en “je” qu’un professeur de philosophie m’a rendu l’amour de cette discipline, en “je” qu’un éditeur m’avait autrefois converti à son métier. C’est un “je où je m’implique profondément et où j’implique l’autre. Un “je”qui vibre, qui exprime mon être, qui me libère. C ’est le “je” des personnages charismatiques, ceux devant lesquels tout le monde se tait pour écouter.

Un “je ” qui reste encore beaucoup trop rare : même si notre société s’ouvre un peu plus à la singularité, chacun continue de se cacher derrière des références rassurantes, derrière un “nous” ou un “on”supposés exprimer l’universel. Mais je ne suis pas l’universel, je suis un être humain qui demande à rencontrer d’autres êtres humains ! La carence de “je ” explique le déficit politique et la crise sociale que nous traversons, les abstentions record aux scrutins, le manque d’envie et d’enthousiasme. Notre société souffre avant tout d’un déficit narcissique radical. [..] 

J’ai appris à m’écarter de tous ceux qui ne s’autorisent pas à dire “je”; à être “je”. Osons le “je”: tant qu’il est vivant, il n’est pas honteux. Tant qu’il est vibrant, il est soulageant. “Je” est un processus de libération quasi magique : j ’écoute ce que je ressens, je reconnais ce que je ressens, je fais confiance à ce que je ressens, à ce que je suis, et je l’exprime.“Je” n’est pas intime, “je” est humain. Il touche le cœur, il touche l’humanité. En soi et en l’autre. Quand j’ose le “je”, même si l’on m’oppose un “non”, je sais que j’ai enfin été entendu… [..]

Parfois, j’ai peur de me mettre à nu, de dire vraiment ce que je sens, ce que je pense. J’ai peur que cela suscite le rejet, même si, je le constate, c’est presque toujours l’inverse qui se produit. Parfois, je me trompe sur ce que je ressens. J’ai honte et je présente des excuses alors que je n’ai commis aucune erreur. Honte de n’avoir pas eu le temps de répondre à tous pendant une conférence, de répondre comme il faut à chacun de ceux qui m’écrivent, honte de n’avoir pas donné tout ce que je pouvais donner.

Je veux trop en faire, et ne suis alors pas juste non plus. [..] J’apprends à accepter qu’il est impossible que tout le monde m’aime ou m ’apprécie. J’apprends à être heureux parce que je suis “je”. C ’est un risque qu’il nous faut prendre.

Osons nous l ’accorder… »

Sauvez votre peau ! Devenez narcissique de Fabrice Midal.

Dans un ouvrage au ton à la fois inspirant et très personnel, le philosophe nous enjoint à sauver notre peau, et être enfin heureux en apprenant à nous rencontrer nous-mêmes et à nous faire confiance (Flammarion – Versilio, 192 p., 17,90 €).

Livre

Source : Psychologie Magazine – Février 2018



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